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LE POINT DU 28 11 2003 =========POUR ANVEDJ NOTRE DEVOIR DE MEMOIRE
Ces juges qui dérapent
Insuffisances professionnelles graves, délits sexuels, alcoolisme,
affairisme... L'institution judiciaire est sujette à polémiques. On
l'accuse de ne pas savoir gérer ses dérives. Un
rapport remis au garde des Sceaux propose, entre autres mesures, de
modifier le serment du magistrat Jean-Michel Décugis
Cela se passe le 15 octobre, le tribunal correctionnel d'Angoulême
juge une banale querelle entre voisins dans un village de Charente.
La parole est à l'avocate de la partie civile lorsque l'un des deux
magistrats assesseurs, la robe de juge relevée et la braguette déboutonnée,
se livre à des gestes sans équivoque. C'est la stupeur dans la salle,
même si l'audience continue, comme si de rien n'était. Le procureur
n'a rien vu, les deux autres juges non plus. « Je croyais que c'était
l'absence de chaussettes de mon collègue qui attirait l'attention de
la salle », se défendra le lendemain le président dans le quotidien
Charente libre. Depuis, un autre juge assesseur a fait des siennes
au tribunal correctionnel de Lyon. Cette fois, le magistrat a uriné
en pleine séance. Cause de ce léger laisser-aller : un état d'ébriété
très avancé. Là encore, l'audience a continué, comme si de rien n'était...
Il est vrai que le juge était connu pour ne pas lésiner sur la bouteille... L'institution judiciaire est au coeur de polémiques. En juin, le ministre
de la Justice a créé une commission de réflexion sur l'éthique dans
la magistrature à la suite de « la révélation de faits ou de comportements
isolés, commis par une infime minorité de certains de ses représentants
» qui lui « sont apparus susceptibles de constituer de graves
manquements aux devoirs de leurs charges ». Dans sa lettre de mission,
le garde des Sceaux notait que « ces procédures qui mettent en cause
des magistrats risquent d'affecter gravement et durablement la confiance
que les Français accordent à la justice ». La commission a rendu
son rapport le 27 novembre : elle veut modifier le serment du magistrat.
Ce qui ne manquera pas de déclencher la colère de certains juges. Le
rapport émet également une série de propositions concernant la prévention,
la détection et le traitement des comportements à risques et des insuffisances
professionnelles. En 2003, la magistrature, de fait, s'est fâcheusement illustrée. Le
11 février dernier, le premier substitut de Bobigny, Jean-Louis Voirain,
était incarcéré à la prison de la Santé pour une affaire de blanchiment
d'argent. Quelques mois plus tard, le 13 mai, le vice-président du tribunal
de Digne, Hugues Verita, était révoqué par le Conseil supérieur de la
magistrature (CSM) pour implication dans deux affaires financières.
Fin mai, Michel Joubrel, 49 ans, substitut général près la cour d'appel
de Versailles, était mis en examen dans le cadre d'une affaire concernant
un réseau d'internautes échangeant des images pédophiles et placé sous
contrôle judiciaire avec interdiction d'exercer sa profession. Ironie
du sort : le juge était l'un des membres du CSM, l'organe chargé précisément
de la discipline des magistrats. Ainsi, l'institution judiciaire connaît parfois de grosses défaillances.
Le juge Philippe Zamour, 39 ans, coupable, à Angoulême, de « gestes
obscènes », avait déjà fait l'objet d'une enquête de l'Inspection générale
des services judiciaires (IGSJ) pour des faits identiques. Mais celle-ci
n'avait entraîné aucune poursuite disciplinaire. Le magistrat était
arrivé à Angoulême en mi-temps thérapeutique après neuf ans en poste
à Boulogne-sur-Mer et plusieurs arrêts de travail liés à sa santé mentale.
« Dingue le matin, juge l'après-midi », avait ironisé Le Canard
enchaîné. En Charente, le juge faisait ses courses vêtu de sa robe
noire, arrivait au tribunal avec une seule joue rasée, s'égarait sans
cesse dans les couloirs et somnolait durant les audiences. Détail :
il mimait parfois Johnny Hallyday. Tout cela sans conséquence aucune...
Jusqu'au geste fatal qui a conduit à sa mise en examen pour exhibition
sexuelle et au placement sous contrôle judiciaire. « Ce magistrat
est victime d'un système, s'insurge Dominique Légier, la bâtonnière
de l'ordre des avocats de la Charente. Comment expliquer qu'il ait
été déclaré apte à une des missions les plus difficiles qui soient :
juger ? » Cette question s'applique également au magistrat lyonnais
qui a uriné en pleine audience correctionnelle. Un dysfonctionnement marginal ? « Le corps de la magistrature est
sain dans son ensemble, relativise Christian Raysseguier, inspecteur
général des services judiciaires. Il faut resituer le débat dans
sa réalité chiffrée, qui est extrêmement modeste, même si elle est dévastatrice
à la vue de certains comportements. » Depuis janvier 2002, 17 enquêtes
disciplinaires ont été enregistrées pour environ 7 500 magistrats. Six
concernent des insuffisances professionnelles graves, trois des dysfonctionnements
de service importants, les autres sont des dérives alcooliques, sexuelles
ou de l'affairisme... Des chiffres plus élevés qu'auparavant. Quatre-vingts
cas ont été traités au disciplinaire entre 1994 et 2001 pour seulement
quarante entre 1945 et 1994. Dont acte : la justice répugne un peu moins
à sanctionner ses brebis galeuses. Elle fait également preuve d'un peu
plus de transparence. Depuis dix ans, le CSM publie ses décisions dans
chacun de ses rapports d'activité annuels. Avec une précaution : il
ne cite pas le nom des juges et des juridictions. Cependant, les audiences
du CSM sont publiques depuis 2001. Alors, pourquoi cette impression d'avoir encore affaire à une caste
intouchable ? Peut-être parce que les magistrats restent peu sanctionnés
(dix fois moins, en tout cas, que les avocats pari-siens et vingt-cinq
fois moins que les policiers). « L'information ne remonte pas les
juridictions, analyse un magistrat, sous couvert d'anonymat. Il
y a une certaine propension à étouffer des affaires pour préserver l'image
d'un tribunal. On préfère laver son linge sale en famille. » La
solidarité entre juges joue aussi. Il s'agit souvent de drames humains,
parfois même de désarroi ponctuel. « On se dit : et si cela nous
arrivait à nous ? confie le même magistrat. Juger est un métier
dur. Et nous ne sommes pas des surhommes. On prend constamment en pleine
gueule la misère, la violence et la folie des hommes. Personne n'est
à l'abri d'une dépression. » La loi organique du 25 juin 2001 a prévu que le CSM, qui est
saisi par le garde des Sceaux, pouvait l'être aussi par les premiers
présidents des cours d'appel. Un hic : pour l'instant, le CSM n'a été
saisi que deux fois alors que les histoires sur des juges « très limites
» courent les tribunaux. Ainsi un curieux spécimen de juge d'instruction
a sévi au TGI de Paris sans jamais être inquiété. Le magistrat avait
l'habitude de consulter derrière lui sa plante verte pour prendre les
décisions. Le même juge recevait dans son bureau en charentaises et
urinait dans la poubelle. Parfois, plus inquiétant, il lui arrivait
d'« élargir » sans raison certains détenus, quitte à leur suggérer leur
défense. « Un jour, un de mes clients, un gros trafiquant de drogue,
s'est retrouvé dans son bureau après avoir été interpellé avec une valise
pleine de cocaïne, se souvient Me Michel Konitz. Tout à coup,
le juge lui demande : "Cette valise, elle vous appartient vraiment ?"
Interloqué, mon client se tourne vers moi. Je lui fais signe de dire
non. Il m'écoute. Et le juge le libère. » Il existe des juges qui s'endorment à l'audience sans que personne
ne songe à les réveiller. On compte aussi quelques alcooliques notoires
qui passent à travers les mailles du filet. L'un d'eux, juge des enfants
en banlieue, fait depuis des années la morale à de jeunes consommateurs
de shit. Dans son bureau, ivre et titubant, il finit toujours par lâcher
au gamin en face de lui : « Et ne me dis pas que l'alcool, c'est
comme le shit. » Une juge d'instruction de Paris est connue pour
insulter, voire gifler, les détenus. En banlieue, un juge d'application
des peines s'autorise à qualifier les prévenus d'origine maghrébine
de « bencouscous », ceux originaires d'Afrique de « têtes
d'ampoule ». Au barreau de Paris, l'idée d'une association des avocats
victimes d'une juge d'instruction particulièrement irascible a été lancée
par dérision. Ladite magistrate a déjà demandé l'intervention d'un gendarme
pour sortir de son bureau un avocat jugé trop rebelle ou fait mettre
en poste un garde devant sa porte pour empêcher une autre d'entrer.
Le 21 novembre, elle a comparu devant le tribunal correctionnel de Paris
pour « déni de justice » à la suite de la plainte d'un avocat. La décision
est en délibéré, mais le parquet a requis la relaxe de la juge. Lorsque les magistrats sont sanctionnés par leurs pairs, ils sont très
rarement révoqués. De 1988 à 2003, on comptabilise seulement 8 révocations
(dont une en 2002 et une en 2003) et 9 mises à la retraite d'office.
« Le CSM prononce des interdictions d'exercer essentiellement lorsqu'il
y a des peines au pénal. Et encore, ce n'est même pas systématique »,
note l'ancien juge d'instruction Eric Halphen. La plupart du temps,
les fautes commises sont sanctionnées par une mutation d'office, accompagnée
ou non d'un abaissement d'échelon. Entre 1988 et 2003, on a enregistré
37 déplacements d'office et 4 abaissements d'échelon. Ainsi, un magistrat,
accusé d'avoir photographié des jeunes filles dénudées dans la salle
d'audience du tribunal de grande instance de Grenoble, a simplement
été contraint de changer de palais de justice. Il s'agissait de clichés
d'élèves ou d'étudiantes accueillies en stage par le juge, plaida-t-il...
Un procureur d'Aix-en-Provence accusé en 1996 par l'un de ses collègues
d'avoir subtilisé certains meubles du palais de justice a, lui, été
blanchi par le CSM. De même, un juge d'application des peines du tribunal
de grande instance de Nîmes, poursuivi au disciplinaire parce qu'il
proposait des réduc-tions de peine en échange de faveurs sexuelles,
n'a pas été révoqué. La police avait interpellé des malfaiteurs armés
à bord du véhicule du magistrat. Les voyous, en liberté conditionnelle,
logeaient également chez lui... Ce magistrat exerce aujourd'hui en banlieue
parisienne et écrit dans le journal Gazette du palais. Les dérapages qui surviennent dans la vie privée des magistrats sont
encore plus faiblement sanctionnés. Un juge poursuivi pour s'être livré
dans la nuit du 5 au 6 octobre 1997 à des violences sur sa concubine
ayant entraîné une incapacité temporaire de travail de sept jours n'a
écopé que d'une réprimande avec inscription au dossier. Le magistrat
était pourtant détenteur, sans autorisation, d'un fusil superposé à
crosse et canon sciés. En 1999, à une juge de siège en dépendance aux
amphétamines a simplement été appliquée une mutation avec abaissement
d'échelon parce qu'elle avait fabriqué des ordonnances à partir d'un
imprimé portant l'en-tête d'un hôpital. De même, une juge d'instruction
du tribunal de Versailles est surprise en train de voler des dessous
féminins dans une grande surface. La magistrate aurait pu échapper à
toute poursuite à condition de régler le montant de la marchandise.
Ce à quoi elle s'est refusée, sous prétexte qu'elle était juge d'instruction.
Elle est aujourd'hui juge aux affaires familiales dans une autre juridiction
de banlieue...
© le point 28/11/03 - N°1628 - |